Phailin, un miracle indien

Tribune publiée dans Reporterre et La Libre Belgique

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Quoique l’on ne dispose pas encore de chiffres définitifs concernant les dégâts du cyclone Phailin, qui a touché l’Inde ce samedi soir, le bilan de victimes apparaît très inférieur à celui que l’on pouvait redouter – on parle aujourd’hui de 14 morts seulement : un chiffre, aussi dramatique soit-il, qui apparaît presque comme miraculeux, eu égard à la violence du cyclone. A titre de comparaison, la tempête Xynthia, bien moins puissante, avait causé la mort de 59 victimes, dont 47 en France, dans des zones bien moins peuplées que celle touchée par le cyclone Phailin. De cette comparaison, on peut tirer trois grands enseignements.

1. Le nombre de victimes est largement déterminé par l’efficacité de la procédure d’évacuation.

Plus d’un million de personnes ont été évacuées avant l’arrivée du cyclone, principalement dans les Etats d’Orissa et d’Andhra Pradesh : les autorités indiennes, et notamment les gouvernements locaux, ont remarquablement anticipé la catastrophe. La leçon de 1999 semble avoir été retenue : faute d’une évacuation adéquate, un tempête comparable avait causé la mort de 8 000 personnes. En 2005, lors de l’ouragan Katrina, le mouvement d’évacuation sur les côtes du golfe du Mexique avait été d’une ampleur comparable : 1 200 000 personnes avaient évacuées, souvent par leurs propres moyens. Mais 60 000 étaient restées prisonnières des eaux dans La Nouvelle-Orléans, et plus de 2 000 avaient péri. Le contraste entre les bilans des cyclones Sidr et Nargis est encore plus saisissant : en novembre 2007, le cyclone Sidr, de catégorie 5 (la plus élevée), frappe le Bangladesh. Les autorités du pays ont bien préparé l’évacuation, et le bilan des victimes s’élève à 10 000. Six mois plus tard, en mai 2008, le cyclone Nargis, pourtant moins puissant (catégorie 4), frappe le pays voisin, la Birmanie. Les autorités n’ont absolument pas anticipé la catastrophe ni évacué la population. Le bilan sera au moins 14 fois plus lourd, avec 140 000 victimes. Il faut le dire et le redire : ce qui détermine le bilan humain d’une catastrophe tient davantage à l’efficacité de l’évacuation qu’aux caractéristiques physiques de la catastrophe.

2. L’armée sera appelée à jouer un rôle de plus en plus grand dans ce type de situations.

Si l’évacuation en Inde a été un tel succès, c’est aussi, sans doute, parce qu’elle a été conduite par l’armée. Sous l’influence du changement climatique, qui va multiplier et aggraver ce type de catastrophes, les procédures d’évacuation seront aussi plus fréquentes et importantes. Au Nord comme au Sud, c’est souvent l’armée qui est la mieux outillée pour procéder rapidement à ces opérations. Pour autant, beaucoup d’armées restent mal préparées à la manière dont le changement climatique va transformer leurs missions – un rapport parlementaire le soulignait l’an dernier pour l’armée française. Ces missions devront évidemment être préparées et encadrées, mais il est indéniable que l’armée aura un rôle de plus en plus grand à jouer dans la prévention des catastrophes naturelles, et plus largement dans l’adaptation des populations au changement climatique.

3. Les catastrophes naturelles n’ont rien de naturel.

Le bilan d’une catastrophe naturelle dépend bien davantage de l’action des autorités que de la violence de la catastrophe. Lorsqu’elles sont livrées à elles-mêmes, par exemple, les populations les plus vulnérables sont souvent incapables d’évacuer, faute de moyens et de ressources. Pourtant, lors des catastrophes, les gouvernements ont volontiers tendance à se retrancher derrière la fatalité pour justifier des bilans humains plus lourds que prévu. Il n’y a pas de fatalité : les catastrophes naturelles sont avant tout des catastrophes sociales et politiques, dont les premières victimes sont souvent les populations les plus vulnérables.

Si le pire a été évité ce week-end sur la côte orientale de l’Inde, tout reste pourtant encore à faire : plus de 600 000 personnes ont sauvé leur vie, mais perdu leur logement. Le processus de reconstruction va commencer : là encore, le rôle des autorités – et sans doute de l’armée – sera déterminant. En 2005, après Katrina, un tiers de la population n’a jamais pu rentrer à La Nouvelle-Orléans…

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