Le Times-Picayune est le journal local de La Nouvelle-Orléans. J’en parle ici parce que c’est un journal assez remarquable. Tout d’abord, son nom est assez bizarre : il provient de l’époque où le journal s’appelait encore ‘The Picayune’, simplement parce qu’il coûtait alors une picayune. Au XIXème siècle, une picayune était une pièce de monnaie espagnole en cours à La Nouvelle-Orléans, qui valait environ un seizième de dollar. Aujourd’hui, en argot, ‘picayune’ est un adjectif qui veut dire ’sans valeur’. Ce qui n’est pas le cas du Times-Picayune, qui coûte aujourd’hui 50 cents. Quoi qu’il en soit, je trouve ça amusant d’appeler un journal par son prix, un peu comme si le New York Times s’appelait le ‘New York Times-Dollar”.
En 1914, le Picayune a fusionné avec son rival, qui s’appelait bêtement ‘The Times’, et ça a donné le ‘Time-Picayune’. Puis, en 1980, le Times-Picayune a encore fusionné avec un autre canard, qui s’appelait le ‘States-Item’. Et de 1980 à 1986, les Néo-Orléanais ont lu un journal qui portait le nom improbable de ‘Times-Picayune-States-Item’. Puis ils ont pris la sage décision d’en rester à ‘Times-Picayune’.
Un autre aspect remarquable du Times-Picayune est son côté intégré : tout le journal est produit dans le même bâtiment, un grand immeuble en bordure de la ville, surmonté d’une tourelle avec une horloge. La salle de rédaction et l’imprimerie sont dans le même bâtiment, ce qui donne au journal un caractère particulier. Ca ressemble exactement à l’image que l’on se fait d’un journal américain : il y a des journalistes qui rentrent et qui sortent, on voit des camions sortir des entrepôts pour livrer des journaux, la salle de rédaction, enfumée, est un incroyable foutoir, il y a des gens qui courent partout, et même des vieux éditeurs qui portent encore des bretelles. J’ai eu la chance de pouvoir pénétrer dans le bâtiment plusieurs fois, pour y interviewer plusieurs journalistes, et la salle de rédaction me rappelait chaque fois pourquoi je voulais devenir journaliste, quand j’étais petit.
Mais le plus remarquable aspect du Times-Picayune, c’est sa couverture de Katrina, qui lui a d’ailleurs valu deux prix Pulitzer. Le 29 août, quand l’ouragan est arrivé, des dizaines de journalistes se sont réfugiés avec leurs familles dans les bureaux du journal, et ils ont continué à travailler. Ils ont dormi là, à terre. Le lendemain, l’eau a commencé à rentrer dans le bâtiment, et à monter. Quand ils ont eu de l’eau jusqu’aux genoux, ils se sont dit qu’ils ne pouvaient plus rester là. En plus, en face du journal se trouve une prison dont on venait de libérer les détenus, et ça devenait donc un peu dangereux. Alors, ils se sont tous entassés à l’arrière des camions de livraison du journal, et les camions ont roulé jusqu’à Baton Rouge. Et ils ont continué à produire le journal depuis l’ école de journalisme de LSU, qui se trouve à Baton Rouge. Comme l’imprimerie était sous eau (forcément, puisqu’elle était dans le même immeuble), ils ont publié le journal uniquement sur internet, en format pdf, pendant trois jours. Puis ils ont trouvé un accord avec un journal concurrent de Houma (une ville du Sud de l’Etat), qui a accepté d’imprimer également le Times-Picayune.
Ce qui est extraordinaire, dans cette histoire, c’est que le journal n’a pas cessé de paraître un seul jour. Au plus fort de la crise, alors que plus rien ne fonctionnait, alors que les journalistes avaient presque tous perdu leur maison, le journal continuait de paraître sur internet. Tous les journalistes à qui j’ai parlé m’ont raconté cette histoire avec une incroyable sobriété. Ils savaient tous qu’un jour, eux qui étaient habitués à couvrir l’actualité locale, cette actualité locale deviendrait globale. Ils y étaient parfaitement préparés, et ils ont juste fait ce qu’ils estimaient devoir faire. Ce qui me frappe, c’est à la fois la conscience qu’ils avaient de l’importance historique du travail qu’is faisaient, et la sobriété avec laquelle ils en parlent. Mark Schleifstein, un reporter du journal, a passé des heures à chercher avec moi les occurences du mot ‘réfugié’ dans la base de données du journal (il y a eu une controverse sur l’emploi du terme ‘réfugiés’ pour désigner les victimes de Katrina). Je lui ai demandé de me dédicacer son livre, et il a juste écrit : “François, remember us as we rebuild the city of New Orleans.”
J’imagine que c’est aussi pour ça que le Times-Picayune écoule chaque jour un peu plus de 300 000 exemplaires, dans une ville de 250 000 habitants. A titre de comparaison, Le Soir en écoule chaque jour trois fois moins, La Libre Belgique six fois moins.





1 réponse jusqu'à présent ↓
François et le Times-Picayune : Blogging The News // 26 avril 2007 à 2:03 |
[...] A lire chez lui [...]