
Récemment, je suis allé écouter Camille Sailer au World Trade Center Club de La Nouvelle-Orléans, une sorte de Rotary Club pour les investisseurs et les hommes d’affaires du coin. Camille Seiler, voilà un nom qui ne vous dit sans doute rien, et à moi non plus. Camille Seiler est pourtant la déléguée du Département du Commerce US à Bruxelles, c’est-à-dire la représentante officielle des intérêts commerciaux américains en Belgique. A part ça, sur son CV, elle prétend qu’elle a une ceinture noire de taekwondo et qu’elle parle français, allemand, néerlandais, espagnol et coréen, mais je ne la crois pas. Personne ne parle à la fois espagnol et coréen.
Camille Sailer avait donc réuni, un jour matin, une vingtaine d’hommes d’affaires pour leur parler de « Belgium: The Gateway to Europe ». Parfaitement, comme je vous le dis. Pour tout dire, Camille Sailer était carrément en tournée à travers les Etats-Unis pour faire la promotion de la Belgique, nouveau paradis des investisseurs américains. En quelque sorte, elle faisait la sous-traitance du Prince Philippe, habituellement chargé de ce genre de missions. Pourquoi se tuer à faire soi-même ce que les Américains peuvent faire bien mieux, et gratuitement ? Le Prince Philippe n’est pas si stupide, finalement.
Quels étaient donc, aux dires de Camille Sailer, les points forts de la Belgique, qui était selon elle une ‘very successful economy’ ? On eut bien sûr droit aux poncifs habituels : situation centrale, main-d’œuvre très qualifiée, port d’Anvers, excellent réseau de communication, bla bla bla. Mais aussi à d’autres plus inattendus : par exemple, le réseau de canaux, très sous-utilisé, et qui ‘permet d’acheminer très rapidement toute marchandise à un coût minime, d’une manière respectueuse de l’environnement’. Incroyable : une sbire de Bush qui fait la promotion du transport de marchandises par voie d’eau ! Depuis José Daras, je n’avais plus entendu personne faire la promotion des canaux belges (hormis bien sûr l’office du tourisme de Bruges, pour d’autres raisons). Autre avantage de la Belgique : les courtes distances, et la possibilité de toucher 355 millions de consommateurs dans un rayon de 300 miles, soit un peu plus de 500 kilomètres. Certains dans l’assistance n’en croyaient pas leurs oreilles. Et surtout, ces consommateurs sont riches ! J’ai ainsi appris qu’en termes de produit national brut par habitant, la Belgique se classait 8ème mondiale (mais la CIA nous classe 24èmes – qui croire ?) Ce qui permet, selon Camille Sailer et dans des termes que je caricature à peine, de fourguer aux consommateurs belges toute une série de trucs que les consommateurs indiens ou chinois, quoique plus nombreux, n’auraient jamais les moyens de se payer. Et surtout, ce qui fit rêver plus d’un auditeur de Camille Sailer: ‘the spirit of litigation has not caught up yet’. Comprenez que les Belges ne font pas –encore- des procès pour tout et n’importe quoi. Pas comme le gars qui avait accidentellement fait griller son chat dans un four à micro-ondes, puis avait attaqué la compagnie d’électro-ménager parce que le mode d’emploi du four n’indiquait pas qu’il ne fallait pas y mettre de chat.
Quels étaient donc les points faibles de ce nouvel eldorado, où le ‘spirit of litigation’ n’avait pas encore pris pied ? Les charges sociales, les impôts, la législation contraignante en matières environnementale et sociale ? Pas du tout. D’abord, la complexité de la législation européenne : les labels de qualité, le nouveau programme REACH, etc etc. Mais surtout le fédéralisme, selon elle ‘paralysant’, et qui force les compagnies américaines désireuses d’ouvrir une succursale en Belgique à en ouvrir deux plutôt qu’une, une pour la Flandre et une autre pour la Wallonie. Selon le mot de Camille Sailer, ‘federalism might be good for cuisine, but certainly not for efficiency’. Et puis, il y a la lenteur des décideurs : on a ainsi appris qu’en Belgique, un déjeuner d’affaires pouvait durer jusqu’à trois heures. Camille Sailer s’est même risquée à comparer les relations d’affaires en Belgique aux flirts des adolescents américains : ‘You need at least three or four dates before you get to the point’.
Mais le plus intéressant fut sans doute la séance de questions-réponses. A une question qui portait sur les villes qui semblaient promises à un développement économique rapide, Camille Sailer eut cette réponse décoiffante : Liège ! Liège, ‘an emerging distribution center’, ‘an excellent cargo gateway’. Et demain, Michel Daerden s’inscrira aux Alcooliques Anonymes, aussi. Un autre investisseur s’inquiétait du fait que l’économie belge ne semblait pas encore vraiment convertie au concept du ‘just in time’. Pas du tout, lui a retorqué Camille Sailer : l’usine VW de Forest est la leader mondiale du ‘just in time’ pour l’industrie automobile. Certains, à Ingolstadt, ont dû entendre leurs oreilles siffler. D’ailleurs, selon l’oratrice, l’industrie automobile était promise à un bel avenir en Belgique. Enfin, un dernier spectateur, en termes très diplomatiques, s’inquiéta des conséquences de la guerre en Irak sur les relations commerciales avec les patrons belges. Camille Sailer, après avoir rappelé que les Belges admiraient encore énormément de qualités chez les Américains, et leur restaient reconnaissants du sacrifice consenti durant la Seconde Guerre mondiale, eut alors cette phrase merveilleuse : ‘You know, business transcends politics.’