A quoi peuvent bien s’occuper les habitants de Tuvalu, sur une île où il n’y a pas la moindre industrie ni même un cinéma ? Certains ont ouvert leur propre magasin. En règle générale, ces magasins sont tous les mêmes : on y trouve une cinquantaine d’articles divers, dont une douzaine de variétés de corned beef. Il y a même deux supermarchés : on y trouve une centaine d’articles divers, dont une douzaine de variétés de corned beef. Il y a aussi des magasins plus spécialisés : deux stations-service, et même un loueur de DVDs auprès duquel je loue chaque soir quelques épisodes de ‘The West Wing’. Deux cyber-cafés. Un loueur de mobylettes. Deux bars, dont celui de l’hôtel. Trois pensions.
D’autres sont marins sur des cargos, et envoient chaque mois leur paie à leur famille. Il y a d’ailleurs, sur une île proche de Fongafale, une école de marine. Les marins formés à cette école sont assez appréciés sur les cargos japonais et chinois, dit-on. D’autres sont pêcheurs. Il arrive même parfois que certains se fassent attaquer par des requins, mais ça n’a pas l’air de nuire à la profession.

Mais beaucoup, mais alors vraiment beaucoup, sont simplement fonctionnaires. Le gouvernement est le plus employeur de l’île, dont il possède l’hôtel (nous aurons l’occasion d’y revenir), la banque, la bibliothèque et les archives nationales, l’aéroport, la compagnie maritime, le port, le bureau philatélique, et j’en passe. Pour tous les fonctionnaires, l’objectif ultime est d’obtenir un poste dans le saint des saints, le caprice des dieux : le nouveau complexe qui abrite les services du gouvernement, gracieusement financé par Taiwan. C’est un bâtiment tout à fait démesuré, qu’il a bien fallu remplir à coup d’engagements massifs. Comme l’aide internationale s’accompagne maintenant d’objectifs de bonne gouvernance (comme quoi, ce n’est pas un truc spécifique à Charleroi), on a créé des administrations à la pelle. Le nombre de ministres est passé de trois à dix, on a créé des secrétaires et des sous-secrétaires, des commissions et des sous-commissions, le tout dans un schéma dont la complexité ferait pâlir d’envie la Région de Bruxelles-Capitale. Chaque fois que j’entre dans ce bâtiment, je pense à une blague que nous faisions avec Stéphane, Eric et quelques autres, dans laquelle nous moquions de possibles secrétaires d’Etat aux toitures en zinc et autres commissaires du gouvernement aux aires de repos autoroutières.

Cette semaine, j’ai passé de longues heures à interroger ministres, secrétaires d’Etat et autres responsables d’administrations. J’en suis ressorti avec l’impression que tous ces gens, quoique très aimables, ne connaissaient pas grand’chose aux départements qu’ils dirigeaient. Le Ministre des Affaires Etrangères (ad interim, certes) a ainsi admis, à micro ouvert, qu’il ignorait l’état actuel des relations diplomatiques avec l’Australie. La Directrice du Département de Gestion de l’Aide Internationale (Overseas Aid Management) m’a avoué qu’elle n’avait aucune idée des montants que Tuvalu recevait annuellement en aide internationale, ni de la part qu’ils représentaient dans le PNB – mais elle m’a promis de se renseigner. Le Directeur des Services de l’Immigration, quant à lui, s’est révélé incapable de me donner une idée du nombre de visiteurs Tuvalu recevait chaque année – heureusement, le Lonely Planet indique qu’il y a eu 153 touristes à Tuvalu en 2004.
Mais le plus frappant, c’était peut-être l’armada de secrétaires et autres conseillers qui peuplaient les bureaux. Tous ces gens jouaient à des jeux de cartes sur leurs ordinateurs, ou discutaient sur Skype avec leurs amis, le tout sous les yeux de leur patron, sans aucune gêne. Ce n’est pas qu’ils étaient paresseux ou tire-au-flanc : c’est juste qu’ils n’avaient rien à faire. Forcément, une centaine de fonctionnaires pour 10 000 administrés, comment voulez-vous les occuper tous ? Pour un occidental capitaliste comme moi, ces visites dans le bâtiment des services du gouvernement étaient évidemment déroutantes. Puis on m’a gentiment expliqué qu’il avait bien fallu créer un gouvernement à l’indépendance, pour convaincre la communauté internationale de reconnaître Tuvalu. Puis qu’il avait fallu créer tous ces départements parce que les pays donateurs, dont dépend totalement Tuvalu, le demandaient, au nom de la bonne gouvernance. Mais que, fondamentalement, tout cela ne servait pas à grand’chose. Car beaucoup de décisions, ici, restent du ressort des chefs des îles, qui ont toujours existé. Et qui n’ont rien à voir avec tout ce cirque gouvernemental.